Et si l’on pouvait se promener librement dans un dessin au stylo bille ? C’est presque ainsi que Shinnosuke Kumazawa résume le concept de Finding Polka, son premier jeu développé au sein du studio japonais lidlocks. Une idée simple en apparence, mais qui révèle une réflexion passionnante sur les liens entre le jeu vidéo, le dessin et notre manière de regarder les images.

Lors d’un entretien, le développeur explique que l’une des inspirations fondatrices du projet était la célèbre série Où est Charlie ? (Where’s Wally?) de Martin Handford :

« Je voulais créer un monde comme celui-là : un endroit agréable simplement parce qu’on prend plaisir à l’explorer et à l’observer. »

Cette phrase résume parfaitement l’ambition de Finding Polka. Il ne s’agit pas uniquement de raconter une histoire ou de proposer des défis au joueur, mais de faire de l’observation elle-même une expérience de jeu.

Illustration détaillée d'une scène urbaine animée avec des piétons, des voitures, un bus et des arbres, dans un style linéaire.

Le dessin comme matière première

Contrairement à la majorité des productions vidéoludiques contemporaines, Finding Polka ne part pas d’un modèle 3D ou d’une peinture numérique. Son auteur a d’abord réalisé plusieurs centaines d’illustrations au stylo bille, avant de les numériser et de les intégrer dans le moteur Unity.

Ce choix est loin d’être anecdotique.

Dans une interview, Kumazawa explique :

« Je n’ai jamais vraiment apprécié les lignes parfaitement uniformes produites par un ordinateur. À mes yeux, elles manquent souvent de présence et de cette dimension profondément humaine que l’on retrouve dans un dessin réalisé à la main. »

Vue d'une illustration stylisée montrant des mains levées, entourées de petits motifs floraux, au-dessus d'une scène animée avec des personnages se déplaçant parmi des palmiers et des structures variées.

Les hachures, les irrégularités du trait, les différences de pression ou encore les petites imperfections du papier sont volontairement conservées. Elles deviennent la texture même du monde que le joueur explore.

Le dessin n’est donc plus une étape préparatoire du développement : il devient le jeu lui-même.

Quand le stylo bille devient un médium artistique

Le choix du stylo bille inscrit également Finding Polka dans une histoire plus large des arts graphiques.

Longtemps considéré comme un simple outil d’écriture, le Bic est progressivement devenu un véritable médium artistique. L’une des œuvres emblématiques de cette évolution est le roman graphique Moi, ce que j’aime, c’est les monstres (My Favorite Thing Is Monsters) d’Emil Ferris, récompensé notamment par le Fauve d’Or du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 2019.

Réalisée presque entièrement au stylo Bic, cette bande dessinée transforme chaque page en une composition foisonnante où les hachures construisent les volumes, les textures et la lumière. Présenté sous la forme d’un carnet à spirale dessiné par son héroïne, l’ouvrage brouille les frontières entre journal intime, carnet de croquis et œuvre d’art.

Finding Polka prolonge cette démarche. Là où Emil Ferris invite son lecteur à parcourir minutieusement chaque page, lidlocks invite le joueur à pénétrer littéralement dans ce type d’univers graphique. Le dessin cesse d’être un support de narration pour devenir un espace interactif.

Une illustration représentant une grande statue de Bouddha entourée de nuages et de petits personnages mignons, avec des éléments graphiques symboliques et des pièces dorées.

De Bosch à Où est Charlie

Cette manière de regarder une image possède une longue histoire.

Les grandes compositions de Jérôme Bosch ou de Pieter Brueghel l’Ancien invitent déjà le spectateur à abandonner une lecture linéaire pour promener son regard dans une multitude de scènes simultanées. Chaque détail raconte une histoire, chaque personnage ouvre une nouvelle lecture de l’œuvre

Jérôme Bosch, Le Jardin des délices, vers 1480-1505

Plus près de nous, Martin Handford reprend cette logique avec Où est Charlie ?. Le plaisir ne réside plus seulement dans la contemplation de l’image mais dans son exploration. Le lecteur devient acteur de son observation.

Le regard se transforme alors en une véritable activité.

Où est Charlie ? (Where’s Wally?)

Hidden Folks : le dessin devient un terrain de jeu

Cette évolution trouve un prolongement naturel dans le jeu vidéo avec Hidden Folks, développé en 2017 par Adriaan de Jongh.

Le principe est simple : retrouver des personnages cachés dans d’immenses illustrations dessinées à la main. Mais le jeu ajoute une dimension nouvelle : il est désormais possible d’interagir avec le décor. Soulever une tente, déplacer un arbre ou ouvrir une porte révèle progressivement de nouveaux éléments.

Le dessin n’est plus uniquement observé.

Il devient un terrain de jeu.

Illustration d'un paysage urbain complexe rempli de bâtiments, de conteneurs et de figurines humaines, représentant une scène de la vie industrielle.
Hidden Folks (Adriaan de Jongh et Sylvain Tegroeg, 2017) — Un jeu d’observation en noir et blanc dans lequel le joueur explore des illustrations dessinées à la main et interactives à la recherche de personnages et d’objets cachés.

Hidden Through Time : quand l’observation devient médiation culturelle

Le studio belge Rogueside reprend cette idée avec Hidden Through Time, tout en lui apportant une dimension patrimoniale.

Chaque niveau s’inspire d’une période historique – Préhistoire, Égypte antique, Moyen Âge ou Far West – et invite le joueur à découvrir architectures, objets et personnages caractéristiques de ces différentes époques.

Le dessin devient alors non seulement un terrain de jeu, mais également un support de transmission culturelle.

Une scène colorée avec des personnages préhistoriques, des mammouths et des dinosaures dans un environnement de forêt animée avec des arbres et des rochers.
Hidden Through Time (Crazy Monkey Studios, 2020) — Un jeu belge d’observation et d’objets cachés qui invite le joueur à explorer des illustrations foisonnantes à la recherche de personnages et d’éléments dissimulés.

Finding Polka : le dessin devient un monde

À travers Finding Polka, le jeu vidéo confirme une nouvelle fois qu’il est devenu un formidable laboratoire artistique, capable de faire dialoguer la bande dessinée, l’histoire de l’art, l’illustration et l’interactivité. Plus qu’un jeu d’exploration, il propose une réflexion sur notre manière de voir les images et sur la façon dont celles-ci peuvent, désormais, devenir des mondes dans lesquels nous sommes invités à entrer.

Disponible sur Steam

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